Il y a un problème de transparence sur la consommation en eau des data centers

L’IA va-t-elle rendre la Terre désertique ? Le débat sur la consommation d’eau réelle de ces technologies revient souvent sur les réseaux sociaux. Les comparaisons avancées sont fréquemment exprimées en milliards de litres, piscines olympiques ou bouteilles d’eau, selon l’exemple. Selon des médias et des internautes critiques, ChatGPT, l’IA la plus utilisée, nécessiterait le contenu d’une à plusieurs bouteilles d’eau pour générer une discussion.
Les « data centers » sont responsables de cette consommation, ce sont des hangars remplis de serveurs informatiques essentiels à internet et au cloud. Afin d’éviter la surchauffe des puces électroniques, il est nécessaire de les refroidir, généralement avec de l’eau. Quel est l’impact de l’IA et des centres de données sur cette ressource précieuse ? Franceinfo a cherché l’origine de ces interrogations.
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Il faut clarifier. Un centre de données utilise de l’eau qui n’est pas restituée immédiatement à son lieu de prélèvement, par évaporation ou infiltration dans le sol, explique Tressie Kamp, directrice adjointe du Center for Water Policy de l’université du Wisconsin-Milwaukee, aux États-Unis, sur franceinfo.
Le refroidissement des data centers est un gros poste de consommation. La technique courante consiste à faire circuler de l’eau froide à travers les serveurs pour capter la chaleur, qui est ensuite rejetée sous forme de vapeur dans l’environnement. Ici, l’eau potable est souvent consommée car elle est facilement accessible et traitée.
Pour faire tourner ses serveurs, un data center a besoin d’électricité. Pour la produire, il faut de l’eau, rejetée en partie par évaporation par les centrales électriques. Cette consommation est dite « indirecte ». En amont, il faut beaucoup d’eau pour construire le centre et fabriquer le matériel nécessaire : béton, acier, câbles, puces électroniques, etc.
Quelle quantité d’eau un data center utilise-t-il pour alimenter un robot conversationnel comme ChatGPT ? Une étude de 2025 de l’université de Californie indique qu’il faut « 10 à 50 questions à ChatGPT » pour boire un demi-litre d’eau. En réalité, cette estimation repose sur la consommation d’énergie et d’eau pour l’entraînement et l’utilisation de GPT-3, un modèle d’IA créé par OpenAI en 2020. Autant préhistoire dans l’IA générative que dans les data centers. De plus, cette estimation inclut le volume requis pour le refroidissement et la production d’électricité du data center.
« Les mesures des chercheurs sont essentielles malgré leurs défauts, jusqu’à leur mise à jour », soutient Tressie Kamp. Le PDG d’OpenAI a donné son estimation en juin 2025 : « Une requête moyenne à ChatGPT utilise environ 0,000085 gallon d’eau, soit 0,32 millilitre, environ 1/15e de cuillère à café », a écrit Sam Altman sur son blog. En comparaison, un hamburger nécessite approximativement 380 litres d’eau pour sa production, selon l’Ademe, l’agence française pour la transition énergétique. Un jean : 30 000 litres, un café : 64 litres.
Comment Sam Altman atteint-il ce chiffre ? Période, version de ChatGPT, data center ? L’absence de méthodologie gêne en l’absence de méthode de calcul consensuelle et de collecte de données généralisée. Anne-Laure Durand, cheffe de l’unité Observatoires des marchés à l’Arcep, déplore la manipulation des estimations en fonction des intérêts personnels. Elle affirme qu’il est difficile de se faire un avis éclairé sur le sujet. Tressie Kamp dit que l’industrie évolue plus vite que la science et qu’il y a un problème de transparence.
Ce n’est pas évident.
Pour répondre à la question, il faut connaître le nombre exact de data centers dans le monde. Cependant, on ignore combien précisément. Les estimations avoisinent 12 000 centres. Leur consommation d’eau précise est incertaine, que ce soit pour l’IA ou non. Un rapport de l’AIE estime que 600 milliards de litres seront consommés en 2023 : un quart pour le refroidissement des centres, deux tiers pour la production d’électricité et moins d’un dixième pour leur construction. Un rapport de l’AIE d’avril 2026 indique que la consommation d’électricité des data centers mondiaux a augmenté de plus de 15 % de 2024 à 2025, entraînant probablement une hausse de leur consommation d’eau « indirecte ».
Les géants de la tech incluent des détails dans leurs « rapports de soutenabilité » annuels. Google, leader en IA avec Gemini et troisième sur le marché du cloud, a déclaré avoir utilisé 30 milliards de litres d’eau en 2024. Microsoft, deuxième du cloud et parmi les leaders de l’IA avec Copilot, prévoit 5,8 milliards de dollars de revenus entre juin 2023 et 2024. Ces volumes concernent uniquement le refroidissement, pas la production d’électricité ni la construction des centres. Amazon, leader du cloud, ne communique aucun chiffre précis. Comme d’autres géants de l’IA (dont xAI) et de nombreuses entreprises spécialisées (Digital Realty, Equinix, Switch).
Et, la France ? La France, au cœur de l’IA européenne, possède de nombreux data centers qui utilisent une grande quantité d’eau potable, en augmentation de 19 % pour atteindre 681 000 m³ en 2023, selon un rapport de l’Arcep. En France en 2023, le volume « consommé » approchait les 400 000 m³ selon un rapport européen.
Les data centers consomment-ils plus d’eau que d’autres secteurs ? En 2015, l’irrigation des sols aux États-Unis a nécessité environ 446 milliards de litres d’eau par jour, selon l’administration américaine. Cela, sans oublier l’eau utilisée pour produire l’électricité agricole.
« Utiliser des services numériques peut économiser des ressources », souligne Christophe Weiss, vice-président du comité de surveillance d’APL Data Center. Une visioconférence évite l’usage de carburant, le stockage de photos en ligne remplace l’impression papier, etc.
À ce jour, de nombreuses zones d’ombre persistent. Selon Aurora Gomez Delgado, fondatrice du collectif militant “Ton nuage assèche ma rivière”, une entreprise peut posséder des centres et utiliser des serveurs dans des centres partagés, rendant ainsi les mesures illisibles.
Les data centers varient beaucoup : celui de Google à Dublin a utilisé moins de 400 000 litres d’eau sur 3,4 millions prélevés, tandis que celui de Council Bluffs aux États-Unis a consommé 3,8 milliards de litres sur 5,3 milliards prélevés, selon le rapport de soutenabilité de l’entreprise. Localement, les impacts environnementaux sur la ressource peuvent varier.
43 % des centres de données sont situés dans des régions en stress hydrique, ce qui peut aggraver les conséquences, selon une analyse de l’agence S&P Global. Ce choix est motivé par un foncier moins cher, des régulations souples, un réseau électrique stable et un ensoleillement propice à la production d’énergie renouvelable. Ces régions ont souvent des températures élevées, donc plus d’eau est nécessaire pour refroidir les machines.
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Dans certaines villes, les data centers peuvent représenter un tiers de la consommation d’eau, comme à The Dalles, dans l’Oregon, selon le média local OPB. Le site ne mentionne pas de restrictions d’eau. Cependant, la ville prévoit des travaux pour puiser davantage dans les zones environnantes en raison de la sécheresse en Oregon.
Selon les projections pour les États-Unis, l’usage de l’IA va indéfiniment croître. Alors, la vraie question est : « Quelles seront les conséquences de notre consommation d’eau actuelle, étant donné nos réserves limitées dans certaines régions ? », se demande Tressie Kamp. La réponse est évidente.
