Les spécialistes redoutent une pénurie de carburant en France

Le samedi 25 avril, Emmanuel Macron, à Athènes, en Grèce, a écarté la possibilité d’une « pénurie » de carburant en France et a déclaré que, « à ce stade », « la situation [était] contrôlée », malgré les tensions au Moyen-Orient et les perturbations de la navigation dans le détroit d’Ormuz. Le président a averti des scénarios susceptibles de déclencher des « comportements de panique ». Il a souligné qu’il ne s’agissait pas du scénario le plus probable actuellement, et qu’il n’était pas de son ressort de le commenter.
Depuis le commencement du conflit et l’augmentation des prix du carburant, cette position est maintenue par les membres du gouvernement. Lors de son intervention sur TF1 le 1ᵉʳ avril, Maud Bregeon, ministre déléguée à l’Énergie et porte-parole du gouvernement, a affirmé qu’il n’y a pour le moment aucun risque de rupture d’approvisionnement. Elle a également souligné que la France possède des stocks stratégiques pour faire face à la crise.
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Les propos du président de la République ont été interprétés comme une réplique à ceux du dirigeant d’une grande entreprise du secteur : le vendredi 24 avril, veille de l’intervention d’Emmanuel Macron, Patrick Pouyanné, le directeur général de TotalEnergies, avait mis en garde contre le risque d’une « pénurie énergétique » en France, similaire à celle que connaissent déjà certains pays asiatiques, si le blocage dans le détroit d’Ormuz se prolongeait « encore deux ou trois mois ». Il a souligné que « la pénurie n’est pas encore d’actualité dans le bassin atlantique », mais a mis en garde contre les conséquences majeures de laisser « 20 % des réserves mondiales de pétrole et de gaz inaccessibles ».
Concernant les stations-service, évidemment, la pénurie n’est aucunement observée. Le samedi, seulement 2,8 % des 9 700 stations-service en France étaient touchées par une pénurie d’approvisionnement, d’après les estimations de franceinfo établies sur les données de prix-carburants.gouv.fr. Le pourcentage a diminué depuis son pic de 27,8 % enregistré le 7 avril. Plus précisément, le samedi, 1,2 % des pompes étaient en rupture de stock de sans-plomb 95 E10, 0,8 % de gazole et 0,8 % des pompes étaient en rupture de stock de deux types de carburant.
Cependant, malgré la sérénité affichée par le gouvernement, les spécialistes du domaine de l’énergie se montrent plus prudents. Selon l’expert en énergie Philippe Charlez, lors d’une interview accordée à franceinfo samedi, la déclaration du PDG de TotalEnergies sur la situation tendue des marchés pétroliers est confirmée. Il souligne que, bien que les marchés ne montrent pas de signes de pénurie pour le moment, des difficultés commencent à se manifester. Il explique que la nature extrêmement fluide du pétrole lui permet de se déplacer aisément, ce qui signifie qu’une cargaison initialement destinée à Rotterdam, aux Pays-Bas, en provenance du Nigeria, peut être redirigée vers l’Extrême-Orient, notamment la Chine, moyennant un ajustement du prix.
L’opinion exprimée par le PDG de TotalEnergies est également considérée comme pertinente par Thierry Bros, spécialiste des énergies et enseignant à Sciences Po Paris. Selon lui, “une pénurie énergétique menace l’Europe”, soulignant ainsi l’importance de l’anticipation dans la gouvernance. Bien que l’État détienne des stocks stratégiques, il est souligné que ceux-ci sont régis par des règles strictes, empêchant la France d’en disposer à sa guise. Cet expert souligne que cela dépend principalement d’une décision collective de l’AIE.
De plus, la guerre a causé des dommages dans les pays du Golfe. Même en cas de reprise prochaine de la navigation dans le détroit d’Ormuz, les experts soulignent que le rétablissement complet de l’approvisionnement énergétique prendra du temps. Selon Anne-Sophie Corbeau, chercheuse spécialisée dans l’énergie, les infrastructures touchées resteront inutilisables pendant une période prolongée, comme elle l’a souligné lors d’une interview accordée à franceinfo le 7 avril. En attendant, le trafic maritime dans le Golfe persique reste paralysé, avec une circulation très limitée, comme l’indique Thierry Bros. Seul un pétrolier a pu accoster à Bassorah, en Irak, vendredi, ce qui en fait le deuxième depuis la suspension du trafic dans le détroit à la fin de février.
Le secteur de l’énergie redoute une pénurie pour le mois de mai. Patrick Pouyanné a averti que si le conflit et le blocus se prolongent au-delà de trois mois, des difficultés d’approvisionnement sérieuses pourraient survenir, notamment pour des produits tels que le kérosène et le diesel, ce qui entraînerait la nécessité de rationner ces carburants. Thierry Bros souligne que le kérosène pourrait être le premier secteur à être affecté. Selon Paul Chiambaretto, professeur à la Montpellier Business School et spécialiste du transport aérien, il est nécessaire d’adopter des mesures de précaution afin de réduire l’impact économique significatif tant pour les compagnies aériennes que pour les passagers.
