Emmanuel Macron veut-il doter la France de capacités de frappes dans la profondeur

Un changement de ton remarqué par les spécialistes de la dissuasion. Jeudi, à Istres, Emmanuel Macron a parlé du tir d’un missile balistique par les Russes la nuit du 8 au 9 janvier.
Le président a rappelé le deuxième tir d’un missile Orechnik par la Russie sur l’Ukraine. Ce tir signale une puissance qui a choisi de s’équiper ainsi. Le message est clair : la Russie nous concerne, nous sommes à portée de ces tirs.
Les Russes maîtrisent les armes duales.
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Le tir de cet Orechnik semble avoir tout changé. Etienne Marcuz, spécialiste des armes stratégiques à la FRS, précise que le nouveau vecteur russe RS-26 Rubezh est une version conventionnelle de missile balistique IRBM. Cependant, l’Orechnik n’est pas un missile hypersonique militaire, c’est-à-dire un engin capable de manœuvrer et de voler à plus de six fois la vitesse du son sur la plupart de sa trajectoire.
À Mach 10, pas de manœuvrabilité. Un missile balistique vole principalement hors de l’atmosphère, à plus de 100 km d’altitude. Après la propulsion, seule la gravité influence la trajectoire. Selon les Russes, sa portée maximale serait d’environ 5 000 km, mais il n’a été tiré qu’à 1 800 km, précise Héloïse Fayet, responsable du programme dissuasion et prolifération à l’Ifri. Il a été tiré seulement deux fois sur le champ de bataille, sans test préalable, ce qui peut expliquer ses problèmes de précision et de charge, remettant en question ses capacités. Cependant, il est décrit comme un missile mirvé, capable de transporter plusieurs charges et une charge nucléaire, ce qui n’est pas nouveau pour les Russes, experts en armes à double usage.
De plus, « il peut être intercepté car il n’est pas révolutionnaire en soi, mais si plusieurs missiles étaient tirés simultanément, l’Europe n’aurait pas actuellement la capacité de les intercepter », explique la chercheuse.
« L’Orechnik est une menace pour l’Europe, il ne faut pas la minimiser mais pas non plus l’exagérer », résume Etienne Marcuz. L’Europe est maintenant à la portée des tirs russes, a souligné Emmanuel Macron. “J’ai été surprise que le président nomme et aborde directement cette menace malgré la forte réaction des Européens après le tir”, ajoute Héloïse Fayet. Trouver un équilibre délicat entre silence et risque de propagande. Il semble que la Russie possède ces armes et que cela justifie le développement de celles de la France et de l’Europe. L’idée est de montrer que l’Europe peut répondre à ce type d’attaque.
Emmanuel Macron a déclaré que pour rester crédibles, les Européens, en particulier la France avec ses technologies, doivent saisir ces nouvelles armes qui auront un impact rapide. C’est pourquoi nous allons continuer à travailler avec les Européens sur les feux en très grande profondeur via l’initiative Elsa. Avec nos partenaires allemands et britanniques, nous devons renforcer nos capacités pour augmenter notre crédibilité et soutenir notre dissuasion nucléaire.
Créée il y a deux ans, l’initiative Elsa vise à armer les Européens en profondeur, confirme Etienne Marcuz. Les Allemands et les Anglais collaborent sur un système de 2.000 km, tandis que la France travaille sur le MBT, un missile balistique développé par ArianeGroup. Ce programme Elsa diversifie nos moyens de frappes.
La France maîtrisant la technologie du missile balistique avec le M51 pour la dissuasion nucléaire, pourquoi n’a-t-elle pas utilisé ces engins plus tôt pour renforcer son arsenal conventionnel ?
Héloïse Fayet explique que la France et l’Europe sont en retard car « nous ne pensions pas en avoir besoin ». La réflexion sur la frappe en profondeur remonte à quelques années, face au retour de ces armes en Ukraine, en Asie et au Moyen-Orient. Nous ignorions la durée de la guerre en Ukraine et n’avions pas prévu d’utiliser ces armes pour dissuader la Russie. Il faut s’en équiper car la supériorité aérienne est difficile à obtenir dans les conflits modernes.
Cette réflexion sur la frappe conventionnelle rejoint celle sur l’épaulement des forces conventionnelles à la dissuasion, explique la chercheuse. Les Russes et les Américains voient la dissuasion de manière globale, contrairement à la France qui évolue vers cette approche.
En France, le balistique était synonyme de nucléaire, confirme Etienne Marcuz. On n’aime pas aborder la dissuasion conventionnelle. En observant les exemples iraniens et russes, nous avons réalisé qu’il était crucial d’avoir des moyens de frappe équivalents pour éviter d’être paralysés.
« Nous avons l’expertise nécessaire pour développer un système bien plus précis que l’Orechnik », ajoute le spécialiste. Bien que sa portée soit limitée, le MBT français est prévu pour être tiré entre 1.000 et 2.000 km. « Les lanceurs sur le flanc est de l’Europe atteindraient les trois-quarts du potentiel économique russe, suffisant pour peser une menace systémique sur l’adversaire », explique le spécialiste.
Les armes de plus en plus précises peuvent faire s’effondrer l’économie ennemie plus que la ligne de front, explique Etienne Marcuz. Les Russes et les Ukrainiens l’ont bien compris.
Source : https://www.20minutes.fr/monde/4196399-20260117-guerre-ukraine-pourquoi-macron-veut-doter-france-capacites-frappes-profondeur
