Pour Israël le Liban “c’est exactement la même logique qu’à Gaza”

Cela fait exactement un mois qu’un cessez-le-feu est en place entre le Liban et Israël. Cependant, d’après les autorités libanaises, environ 400 personnes ont été tuées depuis sa mise en œuvre. Annoncée par le président américain le 16 avril, cette trêve n’a pas pu stopper les dégâts : villages détruits, population disparue, ponts effondrés, accès à la mer compromis pour les habitants.
Le Premier ministre libanais, Nawaf Salam, a donné un chiffre clé le 10 mai pour mesurer ce changement. Lors d’une interview avec Al-Arabiya, il a déclaré qu’Israël contrôle actuellement « 68 villages » dans le sud du Liban et occupe « presque la moitié de la zone au sud du [fleuve] Litani ». Il a aussi comparé les destructions à Bint Jbeil à celles de Gaza.
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À Tyr, grande ville portuaire du sud-ouest, la guerre se joue aussi en mer. Depuis plusieurs semaines, des pêcheurs ne peuvent plus accéder à certaines zones maritimes. Des marins ont reçu l’ordre de ne pas dépasser certaines limites pour éviter d’être visés par l’armée israélienne. Certains habitants rencontrent des problèmes d’approvisionnement.
« Toutes les personnes un peu différentes sont ciblées, selon Pierre France, chercheur en sciences politiques et spécialiste du Liban. » En plus des pêcheurs, de nombreux bergers ont été tués ou enlevés. D’octobre 2023, l’armée israélienne contrôle le territoire avec des drones.
L’entrée des troupes israéliennes au sol marque un changement majeur : les bombardements sont accompagnés d’une présence militaire directe dans de nombreuses localités du sud du pays. Cette présence entraîne de vastes destructions d’infrastructures, de terres agricoles et de logements.
Dans ces villages libanais près d’Israël, les scènes rappellent Gaza : quartiers détruits, routes endommagées, terres brûlées. Depuis le 2 mars, le Hezbollah a ouvert un front contre Israël après la mort d’Ali Khamenei, provoquant 2 618 morts et 8 094 blessés au Liban, selon le ministère de la Santé. Au pic de l’escalade, plus d’un million d’habitants ont été déplacés, selon les autorités libanaises et des organisations internationales.
Israël veut éloigner le Hezbollah de sa frontière nord pour éviter de nouvelles attaques contre ses localités et sa population. Les tensions augmentent avant les négociations entre le Liban et Israël à Washington pour discuter du cessez-le-feu fragile.
La plupart des Libanais ne soutiennent pas un accord de paix avec Israël, selon Aurélie Daher, spécialiste du Hezbollah. Certains voient cela comme une normalisation des relations malgré les bombardements en cours.
Agnès Levallois, présidente de l’iReMMO, analyse une volonté de destruction totale de la région pour empêcher le retour de ses habitants. L’armée israélienne justifie ses frappes en accusant le Hezbollah d’utiliser les civils comme « boucliers humains ». Selon plusieurs observateurs, la stratégie israélienne va au-delà de la sécurité.
« Après destruction et interdiction de retour, Israël contrôle le territoire sans occupation militaire massive. » Selon Agnès Levallois, présidente de l’Institut de recherche et d’études Méditerranée Moyen-Orient (iReMMO), « même logique qu’à Gaza : rendre le territoire invivable. »
Aurélie Daher parle d’une politique de « grignotage », avançant par petits pas. On attaque un village, on détruit tout en justifiant que ce sont des infrastructures du Hezbollah, puis on passe à la ville voisine, explique-t-elle. Elle estime que le mot « infrastructure » est crucial, car les Israéliens considèrent chaque maison du sud du Liban comme un potentiel entrepôt d’armes du Hezbollah, transformant ainsi tout bâtiment ou espace public en infrastructure du Hezbollah.
À ses yeux, ce n’est pas encore une occupation classique, mais plutôt une politique de terre brûlée : j’avance, je détruis tout, puis je passe ailleurs. Sa formule : « Israël crée du no man’s land.» En d’autres termes, Israël peut contrôler les territoires libanais sans être partout présent. Il doit juste empêcher les habitants de retourner vivre là-bas.
Le sud du Liban est désormais appelé « zone tampon » par Israël. Israël a occupé cette région de 1978 à 2000 avec le soutien de l’Armée du Liban Sud (ALS), une milice alliée. La situation actuelle diffère de celle du passé, avec la Finul comme zone tampon. Selon Pierre France, aujourd’hui, un contrôle exclusivement israélien serait mis en place.
Aurélie Daher souligne que l’argument israélien pour repousser une force armée au-delà du fleuve Litani n’est pas nouveau. Il avait déjà combattu les groupes armés palestiniens lors de l’opération Litani en 1978. Elle pense qu’il est moins efficace maintenant. « Vous ne résolvez pas le problème de sécurité dans le nord d’Israël en repoussant le Hezbollah jusqu’au nord du Liban, car des roquettes peuvent atteindre une distance de 150 à 500 kilomètres. »
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Depuis 2024, le mouvement messianique israélien Uri Tzafon milite pour installer des colonies dans le sud du Liban. Il a également diffusé de fausses annonces immobilières pour des maisons avec piscine et « vue sur les montagnes enneigées », à partir de 300 000 shekels, soit plus de 88 000 euros, dans ce qu’il appelle « la terre de nos ancêtres ».
Agnès Levallois ne voit pas Israël établir des colonies dans le sud du Liban. Pourtant, certains groupes soutiennent ce projet. Aurélie Daher est catégorique : « Le sud du Liban ne deviendra jamais la Cisjordanie. » Par ailleurs, elle pense qu’Israël peut maintenir un entre-deux avec villages détruits, zones interdites et contrôle indirect. Il ne peut pas annexer de territoire voisin.
Le Liban semble sans levier. Depuis 2019, la crise a aussi affaibli l’armée. La désescalade paraît loin. Les États-Unis, allié majeur d’Israël, paraissent ne pas vouloir presser Benyamin Nétanyahou. Les pays arabes sont divisés et prudents, selon le spécialiste Pierre France.
En attendant, de nombreux déplacés espèrent rentrer chez eux malgré les dégâts. Certains craignent que leurs villages disparaissent des cartes. Au Moyen-Orient, le Liban se trouve dans une situation d’incertitude concernant ses alliances, en raison des bouleversements régionaux en cours.
